Les parents qui aiment trop

ou La blessure incestuelle.

10 Octobre 2019

Bien évidemment, un petit Homme a besoin d’amour, de chaleur, de proximité et d’attention à son arrivée dans ce monde. Il est si vulnérable, dépendant et fragile qu’il a besoin de ressentir émotionnellement et physiquement sa maman tout près de lui, et c’est pourquoi le nouveau-né fusionne avec sa mère. En retour, protéger son enfant nourrit chez la mère une forme de reconnaissance, elle y trouve une manière de se réaliser, qui lui fait du bien à elle-aussi. 

Au retour de la maternité, la mère garde son enfant près d’elle, comme une louve. Petit à petit, le nourrisson va prendre de la vigueur, de l’assurance et commencera à faire ses nuits. A partir de ce moment-là, le bébé demande moins d’attention et de présence et la mère se détache de l’enfant, défusionne, commence à mettre de la distance entre elle et son enfant. Dans les faits, s’il y était, le lit du bébé sort de la chambre parentale, même si dans un premier temps, il est peut-être encore nécessaire de laisser la porte de la chambre de l’enfant ouverte.

Cette période de « fusion mère-enfant » a permis à ces deux-là de se rencontrer, de s’appréhender, et de s’apprivoiser. Passée cette période, la mère accompagnera son enfant vers l’autonomie et pour cela, il est indispensable qu’ils soient deux êtres distincts.

Le lit…ige*

Un cauchemar, un bruit suspect, un gros rhume, et parfois hop, l’enfant s’incruste dans le lit parental pour chercher de l’apaisement. Si la première fois, c’est « trop choupinou », il ne faut pas perdre de vue que si c’est favorablement accueilli et permis une fois, l’enfant ne comprendra pas que le parent se fâche et refuse la prochaine fois. L’enfant devient un envahisseur : envahisseur de l’intimité du couple parental. Le motif évoqué par l’enfant pour justifier sa visite est souvent un prétexte. La raison inconsciente est souvent beaucoup plus grave : empêcher les parents de faire un petit frère ou une petite sœur ? monopoliser l’attention de l’un d’eux ? faire échouer la relation naissante de l’un de ces parents ? Toujours est-il qu’une fois que l’enfant a acquis le droit d’investir le lit parental, il y a là sujet de discorde dans le couple. Souvent, la relation du couple en paie les conséquences. L’un prend la défense de l’enfant et souhaite le protéger en lui offrant l’accès dans le lit parental, l’autre préférerait que l’enfant retrouve le chemin de son lit. C’est ainsi que dramatiquement des enfants prennent la place du père dans le lit et le père s’exile dans le canapé, ou pire dans la chambre de l’enfant ! Imaginer la confusion dans ces familles et surtout dans le psychisme en construction et en recherche de repère de l'enfant. 

Il existe aussi d’autres scénarios où l’enfant dort dans le lit parental sans que personne ne s’en indigne, voire même en y étant invité voire obligé. Il s’agit des lit…gatures.

Des parents invitent ou imposent ouvertement et clairement leur enfant dans leur lit. Il peut s’agir d'un parent divorcé, dont la capacité d’accueil limitée leur fait décider que l’enfant dormira avec lui un week-end sur deux ? "Après tout, ce n’est que l’histoire de 4 nuits par mois, et puis on se voit si peu qu'on en profite un max..." Oui mais, dans son psychisme en construction de repère, l’enfant intègre « quand je suis avec papa/maman, je dors toujours dans le même lit que lui. » Ce peut être aussi le cas d’une mère qui se retrouve en huis-clos avec son enfant 5 jours sur 7, son commercial de mari étant en déplacement du lundi au vendredi. Triste de dormir seule, cette mère utilise son enfant comme un doudou... Et puis c'est tellement plus pratique, il n'y a qu'un lit à faire!

Dans un premier temps, l'enfant se réjouit bien sûr de cette conquête (lit-ige) ou invitation (lit-gature) : le lit parental étant l’objet de tellement de convoitise, de fantasmes puisque réputé interdit. Il se sent privilégié, différent, d’autant que personne ne s’oppose à cette situation. Mais quel sera le prix de ce privilège à long terme?

Que ce soit le lit-ge* ou le lit-gature, la situation induit une proximité malsaine. Pour l’enfant, dont les limites ne sont pas clairement posées et comprises, une confusion s’installe dans la nature des liens de filiation. Comment à la fois être un fils-enfant et dormir à la place d’une petite amie ? Comment à la fois être une fille-enfant est dormir à la place d’un père ?

Sans compter que le lit parental est un lieu avant tout dédié à l’intimité, à l’érotisme et à la sexualité entre deux adultes. Il y a là aussi pour le psychisme de l’enfant une autre confusion, celle entre sexualité et tendresse, câlin et érotisme… 

L’enfant qui subit ce genre de situations se perd dans l’établissement de ses codes, de ses valeurs, de ses limites de l’intimité. Quand les parents favorisent ce climat, le psychiatre Racamier parle de climat incestuel, au sens où il s’agit d’un inceste moral pour l’enfant. S’il ne subit pas de sévices sexuels, l’enfant baigne néanmoins dans une ambiance confuse et malsaine où les limites de l’intimité sont floues et les siennes bafouées. Confusion signifie "fusionner avec", au sens où l'enfant n'existe pas en tant qu'individu, mais fait corps et esprit avec la famille ou le parent incestuel. Si statistiquement, ce sont les pères qui sont incestueux (passage à l'acte), ce sont plus fréquemment les mères qui sont incestuelles (attitude).

Ce sont des familles où l’ambiance est souvent hyper-érotisée et où les frontières intergénérationnelles sont gommées: 

- baisers sur la bouche aux enfants (comme entre parents), 

- bains partagés entre enfants de tous âges voire avec les adultes, 

- les parents se font appeler par leur prénom par leurs enfants (comme entre adultes), 

- humour et langage salaces, 

- petits jeux malsains : « dis camion ! » : pouet pouet en pinçant la poitrine ou l'entre-jambe par exemple,

- intrusion intime au prétexte de soin : une mère pénétrant avec son doigt le vagin de sa fille, sans sa permission, au prétexte de lui expliquer la pose d’un tampon,

- défauts d’intimité : pas de clés ou pas de portes de SdB, WC, chambre...

- effraction dans l’intimité : on ne frappe pas aux portes de chambres avant d’entrer, on rentre dans la SdB comme dans une gare, 

- exhibitionnisme des parents qui imposent leur nudité dans la maison,

- confidences intimes du parent vers l'enfant: "je suis malheureuse avec ton père, il ne me comprend pas..." (sous-entendu "toi tu me comprends et je suis heureuse avec toi"), 

- manque de discrétion des parents dans les ébats amoureux, 

- contenus pornographiques trop facilement accessibles : historique de navigation de l'ordinateur familial, revues porno dans les toilettes, posters porno dans le garage...

« Ces équivalents d’inceste pourront exister sans partage de lit parental, mais il ne peut y avoir de lit parental, sur une longue durée, sans incestualité » pose Paul Claude Racamier, psychiatre dans « L’inceste et l’incestuel » en 1995.

Pour l’enfant, baigner dans cette ambiance aura sur sa construction psychique pratiquement les mêmes conséquences que s’il avait vécu l’inceste dans sa chair. Au prétexte d'être une famille où on s'aime, où on doit se faire confiance et tout se dire, tout se montrer, le besoin d'intimité de l'enfant est dénié, et l'enfant est précocement bombardé de stimulus érotiques ou sexuels qu’il ne comprend pas, qu’il ne sait pas gérer, et dont il ne peut pas se protéger. C'est comme si les parents faisaient effraction dans le développement de la sexualité de l'enfant.

Pour se décharger et se soulager de cette pression, l'enfant somatisera souvent: psiorasis, fatigue et trouble du sommeil, sensation d'oppression et crise d'angoisse, crise de nerf, douleurs cervicales, dorso-lombaires, musculo-articulaires, troubles du transit...

Cette excessive proximité quasi érotique trahit en fait une véritable carence de tendresse dans la relation parent-enfant. Un parent qui retient son enfant dans son lit, comme un doudou ou une peluche, est un parent profondément insécurité dans son intériorité qui ressent un inassouvissable besoin de proximité. L’enfant en est phagocyté. Cette relation nourrit le parent incestuel pendant qu'elle étouffe l'être qui sommeille en l'enfant en le transformant en objet.

« La mère chaleureuse et proche n’éprouve pas l’insatiable besoin de serrer son enfant contre elle… Si son enfant grandit, cette mère tendre le regrette un peu et s’en réjouit fort. (…) En revanche, c’est la mère distante qui veut l’enfant tout à elle, c’est la mère rejetante qui le veut captif. Elle utilisera « la mise en inceste » elle prendra dans son lit celui ou celle qu’elle n’a pas su tenir dans ses bras. » résume Racamier.

Un enfant est un être singulier, qui au fur et à mesure qu’il grandit, a besoin d’intimité (à 5 ans). Une attention doit être portée à ses besoins, et ils ne doivent pas être bafoués, critiqués, jugés ou déniés. Certaines personnes sont plus pudiques que d’autres, c'est tout à fait respectable. Il s'agit de trouver la juste distance entre intrusion et indifférence. Si afficher votre nudité ne vous gêne pas, elle peut embarrasser, questionner, choquer, traumatiser, terrifier, ... celui qui y est confronté et votre enfant en particulier. Il est important que la sensibilité de chacun soit respectée.

Les mères incestuelles à leur insu sont nombreuses. Persuadées de leur légitimité en œuvrant pour le bien-être de l'enfant, elles diffèrent voire entravent objectivement l'autonomie de leur enfant. 

Dans une famille incestuelle, la tabou primordial n'est pas la relation de chair entre enfant et parent, mais l'autonomie. 

L'enfant ne se sent absolument pas autorisé à ressentir et penser par lui-même et à agir pour lui-même, il a imprimé psychiquement que "ce crime" le rendrait coupable de mettre fin à la relation d'amour avec son parent, et c'est inconcevable pour lui. 

*Article inspiré de l’article de Lyliane Nemet-Pier « Dans le lit de maman ou la blessure de l’incestuel ».