Le secret de famille

Venin transgénérationnel

17 Mars 2018

Dans le roman « Boomerang » de Tatiana de Rosnay, Antoine, la petite quarantaine, est coincé aux entournures : son couple a volé en éclat, sa relation avec ses enfants devenus ados lui échappent, il ne parvient plus à se concentrer à son travail, et son père l’humilie et le tyrannise. Comment en est-il arrivé là ? Et surtout, comment en sortir ? C’est en découvrant et levant le secret qui plane sur la mort de sa mère qu’Antoine parviendra à retrouver un équilibre personnel.

Mis en place par nos aïeux « pour notre bien ou le bien de la famille», peut-on, grâce aux secrets de famille, avoir une vie douce et épanouie ?

Un secret de famille est un fait lié à un membre de la famille, dont certains membres de la famille ont connaissance et d’autres non. Comme personne ne sait clairement qui sait, il règne une sorte d’omerta autour du sujet. Ce silence fabriqué induit une ambiance singulière voire pesante qui peut engendrer des quiproquos et conflits familiaux, évidemment sans rapport direct conscient avec le secret, mais transmissibles aux générations futures. Il n’y a pas de petits ou de  grands secrets. La puissance destructrice du secret de famille n’est pas dans ce qu’il contient mais dans l’énergie déployée par les membres de la famille pour le tenir et le perpétuer dans le temps.

Le secret de famille cache ce qui fait honte. Ce que je reçois en consultation dans ma pratique professionnelle témoigne que la plupart des familles protègent au moins un secret et démontre que ce secret concerne souvent la mort (mort prématurée, suicide, accident, IVG…), les origines (paternité, adoption, …), la sexualité (perversion, inceste, homosexualité), la stérilité, les troubles mentaux, les troubles judiciaires, les déchéances (faillite familiale, période de chômage, de disette). 

Un secret a pour vocation de cacher un événement qui pourrait nuire à la belle image qu’une famille se fait d’elle-même… Comme si il suffisait de taire un événement pour qu’il n’ait pas existé… Une famille aura honte d’avoir eu à traverser une période de vaches maigres et de s’être résignée à faire prendre en charge ses enfants quelques temps par un tiers, une autre famille aura honte que le « patriarche » se soit suicidé et s’accordera à lui inventer une fin « honorable », une mère n’assumera pas d’avoir eu un enfant de père inconnu et se créera une certaine respectabilité en cachant l’origine de sa conception à la société et par conséquent à son enfant, un couple aura honte de son incapacité à avoir eu un enfant naturellement et cachera à leur enfant qu’il a été adopté… 

Heureusement, puisque les mentalités évoluent, certains secrets n’ont plus lieu d’être. Avoir un enfant toute seule est rentré dans les mœurs et est même devenu un certain autre modèle de courage et de bravoure féminine. L’homosexualité est aujourd’hui reconnue (notamment par le mariage) et on ne condamnera plus un oncle homosexuel à devenir juste un malheureux vieux garçon… Les avancées médicales ne condamnent plus les personnes âgées atteintes d’Alzheimer à être devenues folles. Tout cela fait d’autant moins de potentiels secrets à taire ! Ouf !

Un secret de famille se garde comme on retient de l’eau dans ses mains. Autrement dit, c'est vain... Un secret, même bien gardé, se distille par le biais d’attitudes parfois décalées et souvent empreintes d’anxiété, voire de culpabilité (et oui: mentir rend coupable). Des silences éloquents, des phrases ambiguës, des minauderies, des lapsus, des actes manqués, des joues qui rougissent, des dessous de bras qui transpirent ou des yeux qui se baissent dès qu’un nom ou une situation rappelant le « délit caché » est prononcé sont autant de signaux invisibles émis que capte l’inconscient des enfants (non-sachant du secret) et leur fait comprendre qu’il y a du secret dans l’air… 

Au fur et à mesure des générations, le secret ne s’échappe plus de la même manière. 

La première génération est instigatrice du secret, elle verrouille bien le coffre. Cependant certains membres de la famille sont parfois rendus complices de ce secret et peuvent se sentir écartelés entre l’injonction silencieuse de se taire et leur besoin d'intégrité en ne participant plus à ce mensonge. Un comportement ambigu et dichotomique qui pollue les relations familiales et perturbe inconsciemment les enfants. 

A la génération suivante, le contenu du secret est devenu inconnu. Il y a là quelque chose qui pèse mais quoi ? C’est innommable. L’enfant soupçonne que quelque chose est caché, mais il ne sait pas l’identifier. La conséquence est qu’il peut opérer un clivage : Dans son for intérieur, il a le sentiment qu’on lui cache quelque chose, et pourtant il essaie de se convaincre que ce n’est pas possible : ses parents, sa famille n’ont pas pu lui mentir à ce point et collégialement pendant si longtemps… Il peut alors apparaître des troubles de la personnalité (il a l'impression de "devenir fou", une mauvaise personne...) ou des symptômes tels que le manque de confiance en les autres, l’isolement, le sabotage, la dépendance affective… 

C’est à la troisième génération que le secret devient encore plus toxique, voire un véritable poison puisqu’il est inenvisageable: comment imaginer ce qu’il y a pu se passer il y a 2 générations en arrière ? Des conséquences plus graves telles que la délinquance, l’addiction, voire des pathologies psychiques sérieuses comme la dépression chronique, l’anxiété, la schizophrénie peuvent survenir sans cause évidente.

Pour mieux appréhender les conséquences d’un secret de famille, on peut méditer sur cette chanson… https://www.youtube.com/watch?v=DVVrSsaqg60

Bibliographie:

 « Les secrets de famille » de Serge Tisseron

« Aïe, mes aïeux » de Anne Ancelin Schützenberger

« Boomerang » de Tatiana de Rosnay

« Un secret » de Philippe Grimbert

http://www.psychologies.com/Famille/Relations-familiales/Parents/Articles-et-Dossiers/Les-secrets-de-famille-ils-pesent-sur-notre-destin/Les-non-dits-maitres-silencieux-de-nos-destins/4Il-traverse-les-generations