A quel jeu joue-t-on ?

Le triangle de Karpman

02 Juillet 2018

Sans que nous nous en rendions toujours compte, la plupart de nos échanges suivent les règles d’un jeu de rôles inconscient très codifié : le triangle de Karpman (du nom de Stephen Karpman qui l’a mis en évidence), dit le triangle dramatique. Dans ce jeu, il existe 3 rôles principaux « typiques » : La Victime, le Sauveur et le Persécuteur qui interagissent entre eux. Même si chaque être a sa personnalité et sa singularité, chacun de nous a un rôle préféré pour participer inconsciemment à ce jeu.

Au sommet du triangle, nous avons une Victime. C’est une personne qui est souvent dans la plainte et l’impuissance. Elle ne peut rien à ce qui lui arrive, elle prétend n'avoir aucune prise sur sa vie. Il y a plusieurs types de victimes. Certaines sont très expressives et de vraies têtes à claques qui cherchent les ennuis en râlant systématiquement, pour un oui ou pour un non, contre tout ce qui ne va pas, contre la société qui est mal faite... D’autres sont moins revendicatives mais vous expliquent très rapidement que tout va mal dans leur vie, elles ne perdent pas une occasion de s’épancher, et se lamentent que depuis toujours elles jouent de malchance, comme si elles attiraient les ennuisProvocateur ou discret, l’état de Victime rend « intouchable » d’une certaine manière : qui aurait le cœur à houspiller une personne déjà si malheureuse ?

Pour être Victime, il faut un Persécuteur

Le Persécuteur a tendance à faire souffrir la Victime. Il critique beaucoup et a tendance à ne voir et ne verbaliser que ce qui ne va pas, en ne complimentant jamais sur ce qui va. Il se sent généralement supérieur aux autres : plus beau, plus intelligent, plus sachant, plus malin… Il veut dominer et avoir le dernier mot. Il aspire peu à la remise en question, il est plutôt psychorigide. Des persécuteurs encore plus pervers et retors se cachent derrière des personnalités avenantes et compréhensives d’un prime abord, qui flattent leurs victimes et leur font plein de promesse (qu’ils ne tiendront évidemment pas volontairement ou involontairement) pour obtenir ce qu’ils souhaitent d’elles…

Donc une Victime a besoin d’un Sauveur

Le Sauveur est une personne gentille, très gentille, voire trop gentille. C’est une personne souvent fort sympathique, généreuse, et pleine de bonnes intentions. Le Sauveur cherche absolument à éviter le conflit. C’est justement parce qu’il souffre souvent d’une faible estime de lui-même qu’il cherche par tous les moyens à trouver de la reconnaissance et de la valeur dans le regard de l’autre par un comportement de super héros. 

Selon notre histoire familiale et sociale, nous avons un rôle (inconscient) de prédilection dans lequel on a tendance à spontanément s’installer en attirant à Soi les 2 autres types de personnalité... pour jouer. Ce jeu n’a rien de ludique puisqu’il mène souvent aux tensions et conflits. La Victime se sent incomprise pour la énième fois… : « C’est trop injuste… » dirait Caliméro. A vouloir absolument Sauver, le Sauveur devient un Persécuteur : Voyez le cynisme du Docteur House à l'égard de ses patients. 

Aucune relation n’échappe au triangle dramatique : les relations de couple, professionnelle, amicale et familiale. 

Comment sortir de ce triangle infernal ?

Tout d’abord, il s’agit de déterminer objectivement dans quel rôle on a tendance à se placer, et quel est le bénéfice secondaire de cette position :

Le bénéfice d’être dans le rôle de la Victime, c’est qu’on est responsable de rien (la victime est comparable à un petit enfant obéissant et soumis ou à un ado rebelle contestataire et capricieux mais passif).

Le bénéfice d’être un Sauveur est très gratifiant et valorisant pour l’image de Soi. (le sauveur est comparable à un parent nourricier)

Le bénéfice d’être un Persécuteur est d’avoir le pouvoir (le persécuteur est comparable à un parent tyrannique et autoritaire).

Dans les 3 cas, il est question de rééquilibrer sa posture en passant en mode Adulte, c'est à dire en devenant objectif, cartésien et responsable.

La Victime doit apprendre à se responsabiliser et passer à l’action (différent de réaction qui est une réponse à une stimulation extérieure). Il n’y a que les enfants qui ne sont pas responsables de ce qu’ils vivent. Adulte, on devient responsable de la vie qu’on mène. On est toujours en partie responsable des situations qu’on traverse et dans lesquelles on se place, et dans lesquelles on choisit de rester pour tout un tas de (mauvaises) raisons telles que l‘habitude, la peur de l’inconnu, les blocages … Quand on est Victime, on doit chercher sérieusement et reconnaître sa part de responsabilité dans la situation et l’assumer. On doit par ailleurs se réapproprier son pouvoir créateur et devenir l’architecte constructeur de sa vie. Si on n’y parvient pas seul, aller chercher une vraie aide objective auprès d’un thérapeute dont c’est le métier est un premier pas vers la sortie du triangle…

Le Sauveur doit accepter de défaire son costume de Super-Man et cesser de se sentir responsable du bonheur du Monde entier. Le Sauveur doit apprendre à n’aider que les gens qui lui en font la demande explicite, et que si cette demande d’aide entre dans ses compétences. Aider, ce n’est pas faire à la place : Là est toute la différence entre aider et sauver. On peut rendre service à l’autre, l’accompagner, le soutenir, mais on ne l’aidera pas si on le sauve malgré lui et/ou en gérant la situation à sa place en le privant de prendre ses responsabilités. Cette petite histoire extrait du film « Oui, mais... » de Yves Lavandier avec Gérard Jugnot dans le rôle du psy en est l’illustration parfaite.

Le Persécuteur est sans doute le rôle le plus difficile à quitter dans la mesure où un persécuteur se remet peu en question… Un dictateur abdique rarement. A la base, c’est parce qu’il a peu confiance en lui, appréhende les échanges avec l'autre et ne sait pas relationner, qu’il devient Persécuteur : rôle qui le met à l’abri des négociations et de l’échange. Donc le Persécuteur doit apprendre à relationner et à accepter les avis et les goûts des autres, même s’ils ne correspondent pas aux siens. Il peut être une personne très normative, mais il doit au préalable déterminer et poser son cadre : je tolère ça, ça, ça… Je ne tolère pas ça, ça, ça… De cette manière, l’autre le côtoie en connaissance de cause et peut, si cela lui convient, trouver sa place à l’intérieur du cadre.  

« Tant qu’on reste dans l’idée que les autres nous doivent quelque chose, ou qu’on leur doit quelque chose, on reste enfermé dans le triangle. Moins on attend, plus on est libre. » Bernard Raquin – « Sortir du Triangle dramatique »