Pardonner

Suffit-il de décider...?

30 Avril 2019

Pardonner ne se décide pas. C’est un peu comme "être heureux" ou "avoir fait le deuil". On ne décide pas d’être heureux, on fait en sorte de pouvoir être heureux en ajustant nos choix de vie, puis un jour, une minute, un instant on se sent heureux, et on ressent comme un instant de grâce. Pardonner est du même ordre : c’est un processus dans lequel on s’engage et un jour, on se rend compte qu’on a pardonné.

Qu’est-ce que pardonner ?

Il y a autant de définitions du pardon que de personnes. Nous avons chacun une vision personnelle du pardon, en fonction de notre éducation, de notre religion ou de notre culture. Factuellement, le pardon est avant tout la guérison d’une blessure du cœur (ou de l’âme, comme vous préférerez….). Votre cœur a été blessé par quelqu’un et vous en voulez à cette personne. Ceci provoque en vous une souffrance teintée de haine, de ressentiment, de colère, de frustration et parfois même nuancée de culpabilité quand il s’agit d’une personne proche de nous (nos parents ou nos enfants en particulier).

Souvent, on imagine que pour pardonner, il faut que la personne qui soit à l’origine de notre blessure nous demande pardon. Imaginons que vous vous fassiez physiquement agresser dans la rue par un inconnu qui prend aussitôt la fuite. Avez-vous besoin de l’intervention de votre agresseur pour que vos blessures physiques guérissent ? Bien sûr que non ! Vous allez être pris en charge par une unité de soin et vos blessures vont être soignées et vous allez vous auto-réparer. La plaie sera nettoyée (aïe,ça pique!), puis vous cicatriserez. Donc, vous n’avez pas besoin de l’intervention de votre agresseur pour que votre blessure cicatrise ou que l'os de votre jambe se ressoude. Par contre, il est indispensable de ressentir et reconnaître votre souffrance et de la prendre en charge. Si vous ne reconnaissez pas avoir mal et repartez avec votre jambe cassé ou votre plaie à vif, la blessure risque de s'aggraver, de s'infecter un peu plus...

Il en va de même pour les blessures du cœur ou de l’âme. Nous n’avons pas besoin de notre agresseur pour en guérir. Le pardon c’est accéder à cette cicatrisation de l’âme. Bien évidemment, il y a des blessures qui cicatrisent mieux que d’autres, plus ou moins rapidement… Il existe de belles cicatrices, pratiquement invisibles, mais la plupart des cicatrices qui ne seront jamais vraiment indolores, ou certaines resteront même toujours un peu boursouflées…

A l’image d’une blessure physique, le processus de pardon commence par le nettoyage de la plaie. 

Le premier acte du processus est de décider de ne plus souffrir en mettant de la distance (physiquement, géographiquement) avec la personne ou la situation responsable de cette souffrance. Cette mise à distance en elle-même ne suffit pas, elle n’est que le point de départ du processus. Il ne faut  pas confondre cette mise à distance et la posture d’indifférence dans laquelle certaines personnes se posent. Se maintenir dans la situation qui fait souffrir ou en relation avec la personne qui nous a blessé en faignant l’indifférence est avant tout un leurre, et surtout une trahison envers soi-même qui peut s’avérer un jeu dangereux pour soi en installant un clivage entre mental et émotions.

Cette mise à distance participe à la reconnaissance que la faute existe. C’est comme si nous prenions du recul sur les faits et que nous les observions objectivement, sans complaisance. De part cette observation, une émotion de colère va sans doute naître. 

Il s’agit de la seconde étape: accueillir et laisser s’exprimer cette colère saine, et peut être dans cette phase, il est nécessaire de se faire accompagner d’un thérapeute. Exprimer sa colère brute à la personne qui nous a blessé n’est pas nécessaire, et rarement constructif. Exprimer la colère est comme nettoyer notre plaie, laisser sortir le pu, percer l'abcès. Une fois de plus, nous n’avons pas forcément besoin de notre offenseur pour le faire. Il peut aussi alors émerger, associé à cette colère, un sentiment de culpabilité. Il est indispensable de s’en défaire. Lorsqu’on a été victime d’une agression ou d’une maladresse, on a tendance à inverser les rôles... Or on n’est pas coupable, on est la victime! Une fois de plus, un psychothérapeute vous aidera dans ce processus à faire preuve de discernement.

Une fois les premiers secours donnés, on passe à la troisième étape et nous pouvons commencer à décortiquer ce qui s’est passé et comprendre la personne qui nous a blessé : qu’est ce qui l’a poussé à agir (ou ne pas agir !) de la sorte ? à nous dire de si vilaines choses ?... Souvent son comportement trouve ses racines dans son histoire personnelle

Comprendre les raisons de son agissement permet d’expliquer ce qu’il s’est passé mais ne l’excuse pas. Cela constitue une sorte de circonstances atténuantes, mais n'affranchit pas le coupable de sa responsabilité.

A partir de ce moment-là, une fois que la plaie est nettoyée (colère sortie et culpabilité désamorcée) et qu’on a compris ce qui a poussé l’autre à agir de la sorte, on entre dans la dernière phase: la phase d’acceptation et la suite du processus n’est plus de notre ressort. Maintenant, il va falloir lâcher prise et laisser le temps faire son œuvre. Que cela signifie-t-il ?

Accepter ne signifie pas être d’accord et cautionner ce que l’autre nous a fait, l’acceptation n’est pas se réjouir de ce qui arrive, mais constater que c’est là : constater les faits, ses potentielles causes et les conséquences qu’ils ont eu sur moi. Accepter que telle parole m’ait profondément blessé, accepter que telle attitude m’ait fait souffrir, accepter que tel manquement m’ait bafoué… 

Une fois ce constat établi, on arrête d’y penser, on laisse reposer et on reprend le cours de sa vie comme on l’entend et on laisse le temps faire son œuvre… 

Et un matin, peut-être, on le sait, on le sent : on a pardonné. 

C’est une voix intérieure qui nous le susurre. Avant cet instant de grâce, tout passage en force peut s’avérer carrément contre-productif, comme si on triturait une cicatrice trop fragile.

Comprendre et pardonner permet de sortir de la répétition et éviter que des situations similaires ne se reproduisent. Pardonner n’induit pas systématiquement la possibilité de se réconcilier avec la personne qui nous a offensé. Pardonner à son agresseur ne dispense pas, par ailleurs,  que justice soit faite : Alors que son neveux, Maurice Boiteux, avait voulu la tuer pour hériter prématurément, Yvette Boiteux 93 ans, déclarera au Président lors du procès: « Je viens vous dire que j’ai pardonné à Maurice, je fais confiance à tout le monde ici pour choisir un jugement juste, c’est tout.» Elle le déshérite par ailleurs pour léguer ses biens à des associations philanthropiques et pour la protection animale.

Même si il est, bien évidemment, beaucoup plus aisé de pardonner à une personne qui reconnait ses torts et sa part de responsabilité, le pardon est surtout une cicatrisation personnelle de notre blessure, pour que notre cœur ne boite plus : c’est donc une réparation à Soi.

Ne vous y trompez pas, le pardon ce n’est pas :

- Etre amnésique : "Allez, oublie ça ! "

- Faire comme si rien ne s’était passé : "Tu ne vas pas bouder pour si peu ! "

- Faire copain et se réconcilier : "On boit un coup ou je t’offre un cadeau et ça annule ce que je t'ai fait."

- Cautionner: "C'est vrai, après tout, ce n'est pas si grave ce qu'il m'a fait..."

Pardonner à une personne qui nous a fait souffrir par ses paroles ou agissements, c'est parvenir à lui dire merci de nous avoir finalement aidé à grandir, même si cela n'exclut pas qu'il est parfois mieux de le sortir de notre vie.

Et comme le souligne Elton John, ne perdons pas de vue que "Sorry seems to be the hardiest word"*! 

*Pardon semble être le mot le plus difficile