La redevabilité

Ces dettes inconscientes qui nous gâchent la vie

04 Août 2017

Des parents qui se “sacrifient”, un boss qui nous « donne » notre chance… Autant de bonnes raisons de se sentir redevable… 

Nous nous sentons tous "responsables" de quelqu’un : de nos parents, de nos amis, de nos enfants, de nos collègues. En conséquence, nous nous imposons des devoirs, des obligations et des missions qui ont tendance parfois à sérieusement nous empoisonner l’existence alors que, dans le fond, personne ne nous a rien demandé. En fait, nous réglons, sans le savoir, ce que l’on nomme des dettes inconscientes. De qui, de quoi sommes-nous débiteurs ? D’où viennent ces dettes que nous sommes incapables de formuler explicitement, mais que nous acquittons ?

La première dette, nous la contractons envers nos parents : nous ressentons une sorte de "dette de vie". Certes, ils nous ont "donner la vie" et, en qualité d’enfant, nous avons des obligations envers eux. Mais leur devons-nous une dévotion et une reconnaissance éternelles ? "Devenir adulte, c’est se dire, une bonne fois pour toutes, que l’on ne peut pas rendre à nos parents tout ce qu’ils ont fait pour nous. Tout parent devrait savoir que l’amour qu’il porte à ses enfants est un cadeau désintéressé. D’autant que la vie qu’ils nous ont donnée, ils l’ont eux-mêmes reçue. On est dans la transmission et non dans le don. C’est très libérateur de comprendre que ce que l’on ne peut rendre à nos parents, on le donne à nos enfants, qui le redonneront aux leurs. Notre devoir n’est pas de rendre aux générations passées mais de transmettre aux générations futures, à l’avenir…" affirme la psychothérapeute Nicole Prieur.

Or on a rarement cette indépendance vis-à-vis de nos géniteurs, surtout quand ils ont une tendance irrésistible de nous rappeler à quel point ils se sont sacrifiés pour nous. Certains ont déjà entendu leur mère ou leur père leur dire "J’ai tout fait pour toi !"… Et si on décidait d’entendre : "J’étouffais pour toi" ? ça change tout, non ? Cela signifie que nous avons le pouvoir de les lâcher et de les laisser respirer.

"Il ne faut pas se laisser piéger par les discours sacrificiels des générations précédentes, conseille Nicole Prieur. On risque d’y perdre sa liberté.

Les parents ne sont pas seuls responsables de ces relations étouffantes. A leur témoignage de sacrifice répond le fantasme de toute-puissance des enfants. Prétendre de ses parents, ou de son équipe de travail, ou de ses amis : "Je ne peux pas les lâcher, ils ont besoin de moi !", c’est se conforter dans l’illusion infantile que l’on est indispensable et qu’on va pouvoir les sauver. Donc que ce soit au travail, entre amis, ou même dans le couple, nous rejouons souvent, sans le savoir, les relations compliquées que nous avions, enfant, dans le système familial.

D’après Serge Hefez, thérapeute familial, "chacun occupe un rôle dans sa famille et dans sa généalogie. Il y a les rôles officiels – le père, la mère, le frère aîné, la sœur cadette – et les fonctions secrètes, les missions implicites qui nous “agissent” à notre insu et que l’on transporte sa vie durant." Ainsi, l’un des enfants pourra avoir pour mission de détourner un parent de la dépression, un autre sera "parentifié" pour servir de soutien à un père défaillant, un autre encore jouera le rôle de médiateur... Les adultes qui se sentent obligés de prendre les autres en charge ont occupé, pendant leur enfance, la place du "protecteur", du "sauveur", prêt à se sacrifier pour le bonheur des autres.

Il faut souvent un peu de travail sur Soi pour réaliser ce qu’il se joue. Voici l’exemple de Thierry : "Mes parents travaillaient beaucoup et m’avaient confié la mission de m’occuper de ma petite sœur fragile. Ce que j’ai fait comme un bon petit soldat! Si bien qu’à 26 ans, je payais ses loyers et comblais ses découverts… Je me sentais coupable d’aller bien et de la voir si mal. Un jour, j’ai dit : « Stop, débrouille-toi ! » Ça m’a libéré. J’ai cessé par la même occasion d’être “l’ami fidèle”, le compagnon qui assure pour deux, le collègue serviable qui se laisse souffler les promotions ! Je réalise que la seule personne à qui je dois quelque chose, c’est moi-même."

Yoann, lui, s’est plié à la volonté du père en reprenant la tête de l’usine familiale, comme l’avaient fait, avant lui, tous les fils aînés depuis plusieurs générations. "Cette succession était mon tribut à payer à la lignée. J’aurais adoré faire de la philosophie, mais je me le suis interdit. J’ai 56 ans aujourd’hui, je travaille comme un damné pour maintenir l’entreprise à flot, et je me rends compte que mon sens du devoir filial a gâché ma vie…"

Les missions inconscientes dont nous sommes les fidèles exécutants et qui se transmettent de génération en génération sont parfois moins explicites, mais tout aussi aliénantes. Sophie, jeune mère célibataire d’un petit garçon d’un an et demi, s’est aperçue en thérapie qu’elle avait hérité d’une mission inconsciente : celle d’exclure les hommes de l’éducation des enfants, comme l’avaient fait auparavant… 4 générations de femmes. Pour sauver sa relation avec son fils, Sophie n’a pas eu d’autre alternative que de trahir la dette implicite que lui avaient transmise ses aïeules. Désobéir pour être libre.

Les dettes inconscientes peuvent nous poursuivre dans notre travail. En effet, notre parcours professionnel est semé de conflits de loyauté. Certains sont capables de refuser un poste mieux rémunéré dans une autre société par crainte de casser leur image de fidèle et loyale collaborateur : "Cette entreprise m’a donné ma chance en acceptant de me prendre en alternance. Je lui dois tout. En partant, j’aurais l’impression de la trahir !" Or, ce type de situation implique une rupture et le risque de perdre l’amour de ceux que l’on fait souffrir. Mais comme le précise Nicole Prieur, "il faut savoir, parfois, se montrer déloyal et passer outre sa culpabilité pour changer d’horizon. C’est très douloureux, mais indispensable. Il ne s’agit ni de trahison ni d’ingratitude. A condition, bien entendu, que l’on soit capable de s’expliquer, et de reconnaître que ce qui a été vécu a été fondamental."

Couper des liens obsolètes, reconnaître que ce qui a été n’est plus, est un acte difficile à assumer. C’est pourtant le seul moyen de grandir. Il faut trouver la ressource de s’affranchir de la "douce tyrannie" de nos proches, sinon tous les rapports sont pipés. "Ce qui devrait être du domaine de l’affectif devient une contrainte. On n’est pas là pour le plaisir d’être ensemble mais parce que notre sens du devoir, notre autorité intérieure, nous en intiment l’ordre", note Serge Hefez.

Vivre sa quête personnelle, selon son propre désir mène à fermer des portes pour pouvoir en ouvrir d'autres, à tirer un trait sur des relations qui se sont délitées ou qui ont cessé de nous intéresser. Il ne s’agit pas là d’égoïsme mais, bien au contraire, d’une véritable ouverture au monde. Evidemment, l’attachement à notre passé et la fidélité sont des valeurs essentielles qui fabriquent une continuité dans notre existence. Les témoins de notre vie sont à la fois des repères réconfortants et un étayage qui participent à rester droit, et à oser affronter un avenir inconnu.

Il ne s’agit pas de faire un reset du passé, ou de renier ses amis, ses origines, sa famille, son histoire, mais tout simplement de se défaire de ce qui nous retient, de ces liens toxiques qui nous entravent pour aller vers notre quête personnelle. On le fait pour soi, pour ses enfants, de sorte à les rendre autonomes et indépendants. En effet pour faire des enfants autonomes, il est souhaitable que nous accédions nous-même à notre propre autonomie et en particulier vis-à-vis de nos propres parents. "Si l’on veut que nos enfants nous obéissent, il faut désobéir à nos parents. Ce n’est pas de l’ingratitude, c’est une question de survie." conclut Nicole Prieur.